Manque de professionnels

Manque de professionnels

Une pénurie de professionnels autour du droit

Les garanties linguistiques prévues dans la version modernisée de la Loi sur le divorce donnent certes de l’espoir aux nombreux francophones à travers le pays de se faire entendre dans leur langue, mais la pénurie de professionnels en matière de droit, en particulier francophones, est source d’inquiétude quant à la mise en œuvre réelle de ces garanties. Tour d’horizon au Manitoba.

 

Camille HARPER

À la question Y a-t-il un manque de professionnels du droit francophones au Manitoba?, l’avocat Benjamin Nkana Bassi n’hésite pas une seconde : « En droit de la famille, c’est certain! »

Depuis qu’il a été admis au Barreau du Manitoba il y a sept ans, il n’a connu qu’une seule juge francophone à la Division de la famille de la Cour du Banc de la Reine du Manitoba, la juge Marianne Rivoalen. Et celle-ci a été nommée juge à la Cour d’appel fédérale le 20 septembre 2018. Elle a donc quitté la Cour du Banc de la Reine.

« Aujourd’hui à la Cour du Banc de la Reine, il y a quelques juges qui peuvent parler français, ainsi que le juge en chef Glenn Joyal, qui est francophone, mais aucun d’eux n’est à la Division de la famille. Donc ils s’occupent d’autres affaires et ne sont pas toujours disponibles pour les affaires de droit de la famille. »

Du côté des avocats aussi, la capacité francophone n’est pas toujours facile à trouver. Benjamin Nkana Bassi met en garde : « Beaucoup d’avocats se disent bilingues, mais ils ne le sont pas. Ils peuvent dire quelques mots en français, mais ils ne sont pas en mesure de faire une plaidoirie en français devant un juge. Personnellement, je ne connais que deux autres collègues en droit de la famille qui parlent couramment le français comme moi. »

Certes, il est toujours possible au tribunal de faire appel à des interprètes, mais là encore, Me Nkana Bassi en déplore les limites : « Souvent, il y a des erreurs d’interprétation. Les interprètes ne sont pas des spécialistes en droit de la famille, or de telles plaidoiries demandent une certaine psychologie. C’est très émotionnel. »

Il constate par ailleurs que les francophones eux-mêmes, souvent, ne prennent pas le temps de chercher un avocat vraiment francophone après une première expérience auprès d’un avocat dont le bilinguisme est limité.

« C’est un temps difficile pour les couples qui veulent divorcer. Alors souvent, ils veulent juste en finir au plus vite. Donc ils s’accommodent de l’avocat qu’ils ont trouvé, quel que soit son niveau de français. »

Un besoin essentiel

Professeur à l’École de travail social de l’Université de Saint-Boniface (USB), Léna Diamé Ndiaye insiste sur l’importance clé d’un service disponible en français en matière de droit de la famille : « C’est essentiel pour que les parties concernées comprennent bien ce qui se joue, mais aussi pour sortir avec des décisions culturellement adaptées.

« Un bon nombre de couples qui divorcent sont des nouveaux arrivants unilingues francophones. Dès leur arrivée, ils sont confrontés à des problématiques familiales très lourdes et stressantes, telles que la confrontation à une nouvelle culture, l’adaptation à une nouvelle vie, des rôles au sein de la famille qui changent, etc. Ces défis peuvent les mener au divorce.

« Or les démarches de divorce sont complexes de manière générale, mais encore plus dans une langue qu’on ne maîtrise pas! Ces couples se retrouvent souvent démunis, et leur stress intense est ressenti par les enfants. Les conséquences à long terme, sur les enfants en particulier, peuvent être désastreuses. »

Benjamin Nkana Bassi partage son avis : « Le droit de la famille est un domaine très sensible. Les gens se battent, se déchirent, avec parfois des enfants au milieu. Si, en plus, ils ne comprennent pas bien ce que dit l’avocat ou le juge, c’est encore pire.

« Certaines personnes se retrouvent parfois à signer des ordonnances en anglais qu’ils ont mal comprises et qu’ils n’auraient jamais accepté de signer en français! C’est un vrai problème. »

Pénurie générale

Le manque de professionnels francophones en matière de droit de la famille dépasse d’ailleurs les seules professions de justice. Léna Diamé Ndiaye révèle que « les candidats à des carrières en lien avec la famille, comme les conseillers, travailleurs sociaux ou psychologues, sont également très peu nombreux en français.

« Et souvent, au Manitoba, ceux qui peuvent travailler en français finissent quand même par travailler en anglais car c’est la langue de la majorité des cas, ou alors ils déménagent dans une autre province plus francophone. »

C’est le cas par exemple des travailleurs sociaux, qui en plus de devoir travailler en anglais doivent parfois aussi faire de la médiation : « Je ne connais pas de médiateur francophone ou bilingue au Manitoba donc souvent, ce sont des travailleurs sociaux francophones qui doivent tenir ce rôle, explique Léna Diamé Ndiaye. Ils n’ont alors plus le temps d’être travailleurs sociaux pour les individus et les familles. C’est un vrai problème. »

Pour ce qui est des avocats, Benjamin Nkana Bassi note par ailleurs que si le manque d’avocats francophones ou réellement bilingues en droit de la famille est criant au Manitoba, la population anglophone est à peine mieux servie.

« Bilingues ou non, il y a très peu d’avocats en droit de la famille. C’est un domaine du droit vraiment difficile, très lourd, car il traite de sujets vraiment sensibles. C’est épuisant émotionnellement de voir des familles se déchirer, des enfants être détruits. Beaucoup d’avocats qui se lancent en droit de la famille tiennent quelques années, puis ils changent de domaine. »

Des solutions?

Pour Léna Diamé Ndiaye, la formation est une solution pour résoudre ce manque de service à la population francophone. Il déplore que l’USB n’ait pas de faculté de droit en français, mais se réjouit de « la bonne initiative d’avoir signé une entente avec la Faculté de droit de l’Université de Moncton. Ceci permet à nos étudiants intéressés d’aller faire leurs études en droit en français à Moncton.

« Le problème, c’est qu’à ma connaissance, rien dans l’entente ne les oblige à revenir au Manitoba après. L’idéal absolu, ce serait de pouvoir étudier le droit en français directement au Manitoba! »

Pour sa part, Me Nkana Bassi ajoute qu’ « on devrait donner des bourses spéciales aux apprentis avocats francophones qui choisissent d’aller en droit de la famille, faire plus de promotion pour ces carrières. De plus, je serais prêt à accueillir des stagiaires si j’avais les fonds pour cela. En sept ans de carrière, je n’ai eu qu’un seul stagiaire ».

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